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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 23:58

Nous sommes frappés, depuis quelques semaines, du retour d’un débat de nature institutionnelle sur l’avenir de la zone euro : la réforme « limitée » des traités européens souhaitée par l’Allemagne suffirait par elle-même à apporter une vraie réponse à la crise. Ces prises de position répétée des partisans d’un fédéralisme renforcée dans la zone euro donne une nouvelle fois l’impression que les partisans d’une Europe plus « intégrée » croient dur comme fer que les institutions emportent le réel et sont capables, à elles-seules, de changer les données fondamentales du problème européen (les écarts de compétitivité, l’absence d’intégration économique réelle).

 

Les travaux économiques portant sur l’intégration monétaire depuis des décennies insistent au contraire sur l’importance des « fondamentaux » économiques pour apprécier la faisabilité d’une monnaie unique. Plus particulièrement, Paul Krugman a, il y maintenant vingt ans, longuement travaillé sur la dimension géographique et territoriale du problème. Auteur de référence de l’approche géographique de l’économie (la « nouvelle géographie économique »), il a mis en lumière de manière tout à fait éclairante l’importance des dynamiques territoriale dans les unions monétaires qui ont réussi. En résumé, une union monétaire qui fonctionne bien aboutit à une spécialisation productive très poussée des régions, les régions les plus richement dotées en facteurs de production efficaces, les autres régions ayant vocation à de désindustrialiser. Il s’agit, selon Krugman, d’une évolution efficace et souhaitable car elle permet à l’union monétaire dans son ensemble d’atteindre un niveau de croissance élevé. Aux Etats-Unis, mais aussi en France ou en Italie, c’est exactement ce type de spécialisation productive des région qui est observée depuis plusieurs siècles d’unification monétaire. Aux Etats-Unis, la spécialisation est trè forte et très efficace : la finance à New-York, l’aéronautique à Seatle, l’automobile à Detroit, le pétrole au Texas, l’informatique en Californie… Pour les régions pauvres, il n’existe pas d’autre destin que celui d’un territoire pauvre, assisté financièrement par les régions riches, et dont les populations jeunes et qualifiées émigrent massivement vers les centres de production. C’est le cas des Etats du centre des Etats-Unis, mais aussi de nombreux départements français de la « diagonale du vide ».

 

Cette école de pensée nous semble absolument fondamentale pour comprendre les dynamiques à l’œuvre dans la zone euro.

 

Le succès de la zone euro passe par une transformation territoriale analogue à ce qui a été observé dans les autres unions monétaires. Une union monétaire capable de croître fortement suppose une concentration des facteurs de production vers les régions les mieux dotées en capital et en travailleurs qualifiés, c’est à dire les régions de la « banane bleue » de l’Europe, qui va d’Amsterdam à Milan en passant par la Belgique, l’Est de la France, l’Allemagne de l’Ouest et l’Autriche. Ces régions sont le cœur industriel de l’Europe. Elles sont le cœur des pays encore notés AAA.

 

L’échec des dix premières années de l’euro apparaît alors clairement : au-delà des problèmes institutionnels et des problèmes budgétaires qui concentrent tous les débats, nous pensons que les causes fondamentales de la crise sont à trouver du côté de l’économie réelle et de l’échec européen à enclencher la dynamique de concentration des facteurs annoncée par Krugman.

 

Qu’ont fait en effet les Etats de la zone euro depuis 10 ans : exactement le contraire de la préconisation des économistes. D’abord, les Etats ont globalement résisté à la concentration des facteurs dans la zone germanique. On les comprend : dans une Europe encore dominée par les logiques nationales, les gouvernements ont tout mis en œuvre pour défendre leur industrie, leur système financier. En outre, l’absence quasi totale de mobilité du travail a fortement freiné les logiques de concentration. Ensuite, et surtout, les Etats membres ont refusé de mettre en place les dispositions de solidarité avec les régions pauvres appelées à se désindustrialiser, en écrivant dans le traité une règle de « non renflouement » des pays en difficulté.

 

Au final, les forces puissantes de la concentration régionale du potentiel productif se sont exercées, mais ont été freinées par les politiques nationales et n’ont pas été accompagnées par une politique de solidarité. Au bout d’une décennie, l’Allemagne et la « zone centrale » de l’Europe a été renforcée dans sa compétitivité de manière très significative, les régions moins centrales de la France et de l’Italie ont perdu une partie de leur potentiel industriel et les régions périphériques ont été quasiment totalement désindustrialisées (Espagne, Grèce, Portugal). Au final, ces régions pauvres ont parfaitement répondu au modèle de Krugman, mais n’ont pas été suffisamment aidées en contrepartie par la solidarité du « cœur » de la zone.

 

D’une certaine façon, la crise de l’euro était donc inéluctable, la crise financière de 2008 ayant accéléré simplement le processus.

 

 Quelles leçons faut-il tirer de ce constat pour la suite de la crise de l’euro ?

 

1/ Du point de vue de la nouvelle géographie économique, le « bon modèle » pour la zone euro reste toujours le même : celui d’une zone économique intégrée dans laquelle les spécialisations productives s’affirment « naturellement » en faveur des régions les plus compétitives et dans laquelle aussi la solidarité entre les régions permet de maintenir un niveau de vie acceptable dans les régions pauvres. La zone euro ne peut fonctionner que si un réel fédéralisme budgétaire est mis en place pour permettre à l’ensemble des 17 Etats membres de « suivre le rythme ». Les évaluations minimalistes faites par P. Artus de Natixis évoquent des transferts à hauteur de 3% à 4% du PIB du « cœur » de la zone euro soit plusieurs centaines de milliards d’euros par an (P. Artus simule l'effort nécessaire pour stabiliser simplement les inégalités de revenu actuelles entre régions riches et pauvres de la zone euro).

 

2/ En revanche, si la vision allemande de la zone euro prévaut (un ajustement budgétaire à marche forcée, des Etats membres qui équilibrent tous leurs budgets, pas d’union de transfert), alors on peut légitimement questionner la viabilité de l’union monétaire européenne. L’Allemagne semble ne pas bien comprendre les leçons essentielles de la géoéconomie : la concentration de l’industrie en Allemagne peut être une évolution favorable pour l’ensemble de la zone euro, mais à condition que le « cœur » industriel accepte de redistribuer par le biais de transferts importants une partie de la richesse créée vers les régions désindustrialisées. En outre, cela suppose une mobilité du travail très grande des régions pauvres vers les régions riches, le système d’éducation permettant d’attirer les jeunes des zones périphériques vers les usines du cœur de l’économie intégrée. Le modèle prôné par Madame Merkel est très éloigné de cela.

 

3/ Une Europe « économiquement intégrée » est-elle possible ? C’est une question essentielle qui reste largement posée. Les Européens se comportement depuis 1999 comme si ils n’avaient jamais compris les enjeux gigantesques en termes de spécialisation régionale de la monnaie unique européenne. Pour que l’euro réussisse, il leur faut vraiment accepter le caractère souhaitable et même irréversible de l’abandon de certaines productions et de la solidarité financière. Aujourd’hui, rien ne permet vraiment de penser qu’une telle évolution est possible dans la prochaine décennie : la mobilité du travail reste très faible (même si l’effondrement en cours dans le sud de la zone euro est en train de créer des incitations très fortes à apprendre à parler allemand…), les grands Etats continuent à croire à leur avenir industriel, en compétition avec leurs partenaires européens, et mobilisent même des instruments politiques pour freiner le processus.


4/ Pour la France, l’enjeu est considérable. Pour dire les choses brutalement, une évolution de la zone euro conforme à la spécialisation régionale est incompatible avec le maintien de la politique d’égalité territoriale qui est au cœur de la République. Durant les 10 premières années de l’euro, la France s’est beaucoup battue face à l’Allemagne pour refuser un transfert trop massif de l’industrie vers l’Allemagne (pensons par exemple aux efforts considérables déployés en 2004 par Nicolas Sarkozy pour empêcher Siemens de prendre le contrôle d’Alstom). La France en revanche n’a pas été en mesure de construire une « politique industrielle de la zone euro » qui aurait permis un partage équilibré des spécialisations productives avec l’Allemagne.

 

Maintenant que l’Allemagne a toutes les cartes en main, elle est en position de conduire à ses conditions ce processus de spécialisation qui se fera forcément au détriment de la France.

 

Cette tendance est très dangereuse pour la France dont les régions ne sont pas toutes capables de faire partie du « cœur industriel » de la zone euro. Si l’Alsace, le Nord et la Région Rhône Alpes seront naturellement mises en orbite du cœur germanique (les ouvriers y parleront tous allemand dans 10 ans), toutes les régions du sud et de l’ouest de la France seront probablement totalement désindustrialisées. L’Etat, mis sous tutelle budgétaire, n’aura plus les moyens de compenser par la dépense publique les dotations factorielles de ces régions ni de maintenir leur niveau de richesse par habitant. Il s’ensuivra une rupture inédite de l’égalité territoriale en France et la fin d’une certaine forme d’égalité républicaine établie depuis le XIXe siècle sur notre territoire.

 

Un objectif essentiel de la France dans la négociation qui va s’ouvrir avec l’Allemagne sur le fédéralisme européen devrait donc à notre sens porter sur ce sujet central. La dépense publique française provient en partie du poids des dépenses liées à la redistribution interne à la France de la richesse nationale (pensons à l’essor des dépenses locales depuis 10 ans). L'Allemagne a ses propres problèmes avec l'ex-RDA, mais elle a les marges financières pour continuer à subventionner les Landers de l'est en dépis de l'échec relatif de sa politique de revivification de ces régions (largement vidées de leur population jeune partie à l'ouest). Pour que la France puisse rester durablement dans la zone euro, il faudra que l’Etat français ou la solidarité européenne finance ces régions périphériques grâce à des transferts financiers.


La préservation de la cohésion sociale et territoriale de la nation française doit être l’objectif majeur des autorités françaises dans les prochaines négociations avec l’Allemagne. Elles en ont le devoir.  

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valentini 11/01/2012 14:06

KRISIS


Je m'activais, sans toque magistrale, ni tablier quatre-étoiles, auprès d'une spanakotyropita qui a moins besoin de mots ailés, à l'image de la lame impériale, au sang noir, sous ses élytres de
cristal, qu'accompagnent archet et plectrum, que de simple attention.
Je ne fais jamais de « bouffe » exotique, jamais!
Je communie avec mes amis du bout du monde, mes amours mal aimées, ma jeunesse partie sur la pointe des pieds. C'est le lot du plus grand nombre, je n'en puis mais, mais je n'en ferai pas une loi,
jamais!
Et pendant que je m'activais, de façon somme toute commune, j'entendis s'élever, mêlées à de douces odeurs, quelques plaintes acides. Comme un hymne désespéré de la perte de son veni creator
spiritus. Quelque grand-hymen nature se lamentait. C'était Fier Euro qui pleurnichait dans son coin. Je n'en fus pas plus surpris, les dieux sont partout.
Dans les herbes et sur la paille. Dans les troncs et sous la langue. Sur la croix de Lorraine aussi, qui ajoute l'écartèlement des membres inférieurs à la crucifixion et l'ingéniosité aux boussoles
folles. Sous les volcans d'Auvergne également où ils rongent leurs freins, en forgeant franc bouclier et menue monnaie. Et bien sûr, littéralement, dans les livres et entre les cuisses des femmes,
chargés d'y surveiller leur menstrues dont dépend l'ordre du monde. Et le sort de la Pologne.
Je ne voudrais pas être un dieu. Je préfère ma place à la leur.

(lire la suite sur lapetiteguerre.overblog.com)

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