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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:16

L’excédent commercial allemand a été une source de déséquilibres majeurs au sein de la zone euro qui se trouvent en partie à l’origine de la crise de la dette des pays périphériques. Pourtant, il n’existe que peu de travaux qui examinent en détail l’origine de la politique néo-mercantiliste allemande. Une rapide visite sur Google permet de mesurer combien les travaux académiques sur le sujet sont rares.


Une contribution récente d’un universitaire italien mérite une mention particulière. Il s’agit d’un document de travail de Sergio Cesaratto, un professeur d’économie à l’Université de Sienne (working paper n°595, Mai 2010) intitulé « l’Europe, le mercantilisme allemand et la crise actuelle » sur lequel il mérite de revenir.

 

En voici les principaux enseignements.

 

Selon la définition classique d’Elie Hecksher (1955), un des grands penseurs du commerce international du XXe Siècle, le mercantilisme peut se définir comme une politique visant à assimiler la défense des intérêts politiques d’une nation à la recherche d’un excédent commercial permanent. Cette vision rejette l’idée libérale d’un équilibre commercial automatiquement bénéfique à tous en fonction des avantages comparatifs de chaque partenaire (théorie de Ricardo) et promeut l’intervention de l’Etat pour soutenir les industries exportatrices. Un des principaux penseurs du mercantilisme comme politique de développement des industries naissantes est allemand : il s’agit de Friedrich List qui a fortement influencé les pays d’Asie du sud-est dans leurs politiques de développement.

 

Il existe plusieurs formes de mercantilisme. Un mercantilisme «défensif » vise à défendre l’emploi et la croissance dans un pays dans un contexte marqué par l’absence de coordination internationale. Ce type de mercantilisme est considéré favorablement par Keynes dans sa Théorie générale. Le mercantilisme « aggressif » consiste en une politique volontariste de compression des salaires et de la consommation domestiques pour soutenir les exportations et restreindre les importations afin de dégager un important excédent commercial.

 

La justification du mercantilisme dans les théories économiques est plus ou moins vague, les premiers auteurs mettant en avant l’importance politique du surplus commercial comme un signal de puissance relative vis-à-vis des autres puissances au XIXe Siècle. Au XXe Siècle, les auteurs marxistes verront dans le surplus commercial le moyen de discipliner la société en maintenant les salaires bas et en compensant le manque de consommation interne par les marchés extérieurs.

 

Dans le cas de l’Allemagne, l’analyse historique met en évidence une réelle tradition mercantiliste, mais aussi un accroissement de cette tendance depuis les années 1950. Pour Sergio Cesaratto, « une économie tournée vers l’exportation a été une décision délibérée de l’élite allemande après la seconde guerre mondiale". En 1953, par exemple, Ludwig Erhard (i.e. le grand architecte en tant que ministre des finances du « miracle économique allemand » de l’après-guerre sur des bases « ordo-libérales ») déclarait :


« le commerce extérieur n’est pas une activité spécialisée pour quelques-uns qui s’y engageraient, mais le vrai cœur, et même la pré-condition, de notre ordre économique et social »   

 

Or, le concept d’ordre social est très fort dans la vision ordo-libérale de l’après-guerre : il s’agit « d’une économie, d’une société, d’un corps politique structuré, librement choisi et non dictatorial ». D’un certain point de vue, la politique allemande confirme donc l’intuition des auteurs du début du XXe Siècle qui voyaient dans le surplus commercial un moyen de discipliner la société. En France, c’est l’Etat qui arbitre entre syndicats et patronat. Aux Etats-Unis, c’est le marché. En Allemagne, c’est le solde commercial !

 

Voici le résultat :

 

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La croissance de l’excédent commercial n’a pas été totalement continue depuis 1950. On peut noter trois ruptures en 1979-1980 avec la « crise » et le second choc pétrolier, en 1991 avec la réunification et en 2009 avec la crise financière. A chaque fois, l’Allemagne a rétabli son excédent commercial et on peut tabler sur la même évolution à l’horizon 2015.

 

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L’accroissement de l’excédent commercial est encore plus impressionnant en proportion de la richesse nationale allemande. Il a atteint 8% du PIB en 2007. A quand un nouveau record ?

 

 

Si le mercantilisme allemand apparaît « défensif » dans les années 1950-1970, il devient plus agressif avec les années 1970 et les chocs pétroliers.

 

Les accusations à l’encontre de politiques allemandes non-coopératives de compression salariale et de restriction de la demande intérieure ne datent en effet pas d’aujourd’hui. Déjà en 1976, le célèbre économiste américain Kindleberger écrivait un article intitulé « le déséquilibre persistant de la balance des paiement allemande revisité » (Institute of German Studies, Bloomington, Indiana) et mettait en évidence, au-delà des composantes structurelles de l’excédent commercial allemand, des politiques explicitement non-coopératives.

 

Un des traits majeurs de cette politique souligné par Kindleberger était notamment une politique de change visant à procéder à des réévaluations successives du Deutsche Mark dans des proportions toujours insuffisantes pour compenser complètement le différentiel d’inflation avec le reste du monde. Cette constatation, mal connue, éclaire d’un jour nouveau les conclusions traditionnelles des économistes Français sur les « vertus du modèle allemand » et la compétitivité supérieure de l’industrie allemande. Cette compétitivité, en réalité, a été construite patiemment par l’Allemagne par une politique de sous-évaluation du change !

 

En outre, la création du Système monétaire européen (l’ancêtre de l’euro) en 1979 peut être interprétée comme la volonté allemande de maintenir sa compétitivité en prévenant les risques de dévaluation de la part des partenaires commerciaux du pays.

 

Autre trait persistant, la pression internationale sur l’Allemagne pour procéder à une politique de relance intérieure. Déjà en 1978, la pression américaine avait amené les autorités à adopter un plan de relance, rapidement arrêté lors du second choc pétrolier de 1979 et jugé comme « une expérience à ne jamais rééditer » par Otmar Issing, l’un des pères de l’euro. Effectivement, plus jamais l’Allemagne n’a participé réellement à une relance concertée, sauf en 2009 à l’occasion de la Grande Récession dans des conditions jugées insuffisantes par les Américains…

 

L’étude de Sergio Cesaratto est donc éclairante en montrant bien combien le néo-mercantilisme allemand est une composante structurelle de la politique allemande, de son économie et de son ordre social. Cette citation d’un auteur français (issue d’une contribution d’un économiste italien) résume bien ce constat :

« Le choix de politique économique de la République fédérale dans l’après-guerre en matière de change et de stabilité des prix n’a fait que réitérer et élargir l’orientation vers l’extérieur de l’économie allemande qui est un héritage historique de l’empire allemand. Les succès à l’extérieur de la RFA ont eu un effet positif sur les relations économiques et sociales à l’intérieur de l’Allemagne, confirmant les thèses des historiens de l’Allemagne impériales selon lesquelles l’ordre domestique était une condition nécessaire pour les projets extérieurs de l’empire qui, en retour, renforçaient l’ordre interne ».

 

Une autre spécialiste française de l’Allemagne, Anne-Marie Le Gloannec, écrivait également en 1980 :


« la croissance économique de la RFA, orientée vers l’exportation, a été entretenue par une véritable « mystique » qu’aucun groupe social n’a réellement remise en question ».

 

Ces rappels historiques sont intéressants pour le présent. Ils tendent à conclure que les difficultés liées aux politiques non-coopératives mises en œuvre en Allemagne au sein de la zone euro ne sont pas transitoires mais permanentes.

 

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