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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 17:35

 

Il est frappant combien le débat européen « officiel » sur la crise de l’euro et ses solutions se focalise largement sur les pays « fautifs » du sud qui n’ont su maîtriser ni leurs déficits budgétaires ni leurs déficits commerciaux dans les dix premières années de la monnaie unique. Pourtant, la zone euro dans son ensemble n’a pas « vécu au-dessous de ses moyens » dans la dernière décennie, contrairement par exemple aux Britanniques et aux Américains. Au plus fort des déséquilibres courant des années 2000, le déficit courant agrégé de la zone euro n’a pas dépassé 1,5% du PIB (en 2008) alors que le déséquilibre des comptes américains et britanniques dépassait respectivement 6% et 3%. Les déséquilibres des pays du sud ont donc eu comme contrepartie des excédents courants d’autres Etats membres, notamment les pays du nord de l’Europe, notamment l’Allemagne et les Pays-Bas. Le dernier rapport hebdomadaire de Barclays Capital donne un aperçu précis de ces déséquilibres internes à la zone euro : 

 

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L’accumulation de ces déséquilibres courants au sein de la zone euro est une cause essentielle de la crise de la monnaie unique. Le diagnostic, passé largement sous silence pendant de longues années dans les analyses de la Commission européenne, est maintenant bien connu : les économies du nord de l’Europe mettent en œuvre des stratégies mercantilistes non-coopératives qui leur donnent un avantage compétitif considérable (compression des salaires par rapport à leur niveau « normal » compte tenu de la productivité du travail) et qui provoque une concentration progressive de la production industrielle sur leur territoire. En contrepartie, la désindustrialisation des pays du sud a été massive et les déséquilibres commerciaux croissants ont été couverts par des importations de capitaux pour couvrir un endettement croissant des ménages et des entreprises (pour faire simple, le déficit courant reflète pour l’essentiel ces déficits commerciaux).

 

Si les monnaies nationales avaient encore existé, elles se seraient ajustées pour rétablir l’équilibre du solde commercial et du solde courant au sein de la zone euro. Dans une monnaie unique, cet ajustement n’a pas lieu. En l’absence de mécanisme institutionnels de surveillance et de correction des déséquilibres, les pays du sud ont atteint un niveau de surendettement public et bancaire considérable qui n’a été notamment le moyen de couvrir les besoins de financement créé par la désindustrialisation, dans un contexte également marqué par la convergence des taux d’intérêt à l’échelle européenne.

 

Au total, il s’en est suivi une explosion de l’endettement (notamment au Portugal, en Espagne, en Grèce mais aussi en Irlande via les banques) totalement incontrôlée qui a dirigé des masses de capitaux considérables vers des investissements peu ou pas créateurs de richesse future (consommation des ménages et construction immobilière pour l’essentiel). Pour ces pays, dix de zone euro auront été l'occasion d'une croissance "en feu de paille" et d'un vaste gâchi de capital mal investi (notamment au profit des promoteurs immobiliers souvent proches des pouvoirs établis ..) qui les condamne maintenant à une très longue période d'austérité.  

 

En effet, lorsque le stock de dette n’est pas la contrepartie d’actifs porteurs de croissance pour l’économie, les marchés financiers (c’est à dire les créanciers) perdent confiance et provoquent une crise financière très violente. C’est ce qui est arrivé en 2010. Pour rétablir la confiance des marchés, une politique de rigueur extrême est donc nécessaire dans les années qui viennent pour maintenir une capacité de remboursement de la dette passée. Sans réel potentiel de croissance, on comprend pourquoi les marchés doutent encore que cela soit réalisable sans annuler une partie de la dette …

 

La Commission européenne a parfaitement compris cette difficulté majeure dans le fonctionnement de la zone euro telle que conçue en 1999. Des pays comme la France l'avaient compris bien avant, en plaidant pour ce "gouvernement économique" qui aurait notamment été capable de prendre en charge ces questions. Car en réalité, la crise financière de 2008, en créant des tensions énormes sur l’ensemble des marchés de capitaux, a probablement accéléré une crise globale de la zone euro qui aurait de toute évidence éclatée sans détonateur extérieur quelques années plus tard.

 

Sans mécanisme correctif efficace au niveau des comptes courants et sans dispositifs institutionnels garantissant la « qualité » des investissements privés qui sont la contreparties des flux massifs de capitaux, la crise est quasiment inévitable. C’est la raison pour laquelle la Commission a proposé de modifier le pacte de stabilité et de croissance pour y ajouter une « procédure pour déséquilibre excessif » des comptes courants qui permettrait à l’ensemble des Etats membres de surveiller et éventuellement de punir les pays dont les déficits courants seraient excessifs. Le texte de la Commission tel qu’amendé par les Ministres des finances, en discussion au Parlement européen, va jusqu’à proposer des sanctions financières de 0,1% du PIB de l’Etat membre qui refuserait de prendre des mesures de correction.

 

Pour que cette réforme soit efficace, il reste néanmoins un dernier obstacle majeur à franchir : faire comprendre à l’Allemagne que son excédent massif des comptes courants est l’autre versant de ce problème majeur. A lire le texte proposé par la Commission, l’Europe va dans la bonne voie. Il est en effet écrit que la procédure pour déséquilibre excessif (excessive imbalances procedure - EIP) pourra être déclenchée dès lors que le déficit courant d’un Etat membre « menace la stabilité de l’ensemble de la zone euro » sans restreindre le cas de déséquilibre à celui de « déficit ». Un pays comme l’Allemagne qui dégage des excédents courants structurels (supérieurs à 5% du PIB en 2010) pourrait donc lui aussi être soumis à cette procédure pour être incité à prendre des mesures de soutien aux importations (relance de la consommation intérieure par une politique salariale équilibrée).

 

Malheureusement, les signaux en provenance de Berlin le vont pas dans ce sens. Martin Wolf, le chroniqueur influent du Financial Times, vient de reconnaître que la prise de conscience par l’ensemble des Européens d’un effort allemand de rééquilibrage de son excédent courant reste la clé d’une solution durable aux tensions dans la zone euro mais que le consensus allemand en faveur de l’exigence d’un l’excédent commercial reste fort. Nous verrons dans un prochain post que cette obsession allemande vient de loin et qu’il sera dur d’y renoncer outre-Rhin.    


Il existe donc un fort risque d’une application asymétrique du nouveau dispositif européen. La zone euro serait donc petit à petit transformée en une « grande Allemagne », les pays du sud ayant des comptes courants contraints et les pays du nord continuant à dégager de forts excédents. C’est en tout cas le sens à donner au « Pacte pour l’euro – Plus » adopté le 25 mars dernier par le Conseil européen et qui propose un alignement de l’ensemble des modèles économiques des Etats membres de la zone euro sur le modèle allemand. Une telle stratégie est-elle souhaitable ou même possible ? Nous en doutons fortement.

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