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30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 18:13

L’accord européen du 26 octobre dernier relance l’hypothèse d’une sortie par le haut de la crise européenne. Une tentative réussie de stabilisation des finances de la Grèce (mise sous tutelle internationale pour une très longue période) et de limitation de la contagion à l’Espagne et à l’Italie pourrait déboucher sur une nouvelle étape plus positive de l’action européenne : relance d’une véritable politique et croissance et du fédéralisme.

 

Une telle perspective n’est bien sûr pas illégitime. Néanmoins, outre les grandes incertitudes qui demeurent sur la véracité de la « sortie de crise » acclamée depuis jeudi dernier, il nous semble nécessaire d’engager rapidement une clarification de fond sur les termes de ce nouveau débat européen.

 

A ce stade, les partisans d’un approfondissement européen ne sont pas convaincants car ils ne répondent jamais aux vraies questions sous-jacentes à leur volonté d’aller toujours vers « plus d’Europe ».

 

1/ Un débat sérieux sur la crise de l’euro doit toujours revenir au fondement même du processus de dislocation progressive de la monnaie unique : l’hétérogénéité insoutenable à terme des économies de la zone euro et l’incapacité des Européens à définir ensemble depuis dix an un modèle économique coordonné et viable.

 

De ce point de vue, les prises de position récentes des euro-fédéralistes ne répondent absolument pas à cette question fondamentale. L’engagement de la zone euro dans un nouveau changement de traité en vue d’un « saut fédéral » au plan fiscal, avant à terme l’union politique tant rêvée, est présenté comme la solution finale au problème. Obsédé par les questions institutionnelles, ils sont probablement convaincus que les institutions sont de nature à « forcer le réel » et qu’il suffit de changer les traités pour agir sur les structures économiques européennes. Or, après dix ans d’UEM, il est patent qu’un tel pari est voué à l’échec.

 

Une institution, aussi puissante et fédéralisée soit-elle n’est pas en mesure d’agir sur les dynamiques économiques et sociales nationales à moins de disposer de moyens d’action extraordinairement puissants : un système fédéral intégré et redistributif portant sur plusieurs dizaines de points de PIB (20% aux Etats-Unis), des mécanismes de solidarité financière très élaborés (comme en Allemagne ou en France entre les collectivités locales), une dette fédérale commune, une régulation centralisée du secteur financier, un droit du travail et un droit social harmonisé dans ses composantes les plus fondamentales (rôle des partenaires sociaux, place relative des cotisations sociales et des impôts pour financer la protection sociale), des préférences collectives harmonisées en matière de financement des services publics, de politique de défense, de politique énergétique…  

 

Dans ce contexte, les annonces du Président Sarkozy de jeudi dernier semblent bien pauvres : un impôt sur les sociétés franco-allemand (base et taux harmonisés), un impôt sur le patrimoine harmonisé et un « gouvernement économique européen » pour discipliner les déficits publics. Or, il faut le redire, les dérapages des finances publiques observés au sud de l’Europe ne sont que des symptômes d’une crise existentielle d’une zone monétaire ouverte aux quatre vents de la concurrence fiscale et sociale, sans projet économique commun et sans instruments de correction de ses déséquilibres internes. Qui donc pourrait croire que de telles mesures, seront suffisantes pour créer une véritable « europe économique»?

 

On comprend mieux, face à l’ampleur de la tâche, les raisons pour lesquelles les promoteurs de l’Europe fédérale se gardent bien de discuter les conséquences de fond de leur projet intégrationniste.

 

Assez donc de propos vagues sur le « saut fédéral ». Pour être crédibles, les partisans du fédéralisme doivent nous dire maintenant quel projet économique et social de fond ils entendent faire porter par des institutions européennes renforcées.

 

2/  Le déroulement de la crise de l’euro depuis 2010, en dépit des grandes déclarations médiatiques, démontre tous les jours l’opposition croissante des modèles économiques souhaités par le nord et le sud de la zone euro. Il semble donc plus qu’improbable qu’une conciliation soit possible entre ces deux modèles. Une « intégration » économique européenne n’a donc de sens que dans l’application du modèle germanique à l’ensemble de la zone euro.

 

Parlons franchement : il est probablement trop tard pour faire émerger un modèle économique « européen », fruit d’un compromis équilibré entre le modèle allemand (centré sur la compétitivité et l’exportation) et le modèle latin (centré sur la consommation, l’endettement et l’ajustement régulier de la compétitivité par le change). La recherche d’un tel compromis aurait du être la priorité absolue des dirigeants européens après 1999, mais, grisés par les faux-semblants du libre-échangisme intégral et les facilités permises par l’endettement public et privé, ils ont collectivement démontré leur irresponsabilité. Il est pathétique à cet égard d’entendre les responsables actuels souligner les fautes commises par leurs prédécesseurs (si le Président Sarkozy admet que l’entrée de la Grèce dans l’euro était une erreur, veut-il dire aussi que faire entrer l’Espagne et l’Italie en était une autre ?).

 

Les écarts de compétitivité ont trop été creusés. L’Europe du sud est ruinée (endettement public et privé généralisé), l’Europe du nord est sur-compétitive. Même un bouleversement total des politiques du nord ne permettrait pas de corriger les déséquilibres nord-sud avant plusieurs décennies (par exemple, Bercy a simulé qu’il faudrait 22 ans à l’Espagne pour rétablir la compétitivité coût du travail vis à vis de l’Allemagne dans l’hypothèse peu réaliste d’une politique salariale « normale » (des gains salariaux égaux à la productivité) en Allemagne).

 

La seule hypothèse crédible est donc celle d’un alignement complet du sud de l’Europe sur le modèle allemand. Elle est en train de se réaliser sous nos yeux avec la victoire totale de Mme Merkel au sommet du 26 octobre : refus du financement monétaire des Etats en difficulté par la BCE, réforme des traités uniquement centrée sur la « gouvernance budgétaire », mise sous tutelle de la Grèce par les experts européens.

 

3/ Les partisans du « plus d’Europe » doivent donc dire la vérité à leurs électeurs mais elle sera très dure à dire.

 

Pour la France, l’alignement sur l’économie allemande passe par une réorientation totale de notre politique économique et sociale :

 

finances publiques : le déficit structurel de la France restera de -5% du PIB en 2011 malgré des recettes publiques de 50% du PIB. En Allemagne, le déficit structurel est de 1% malgré des recettes publiques à 43% du PIB. Les dépenses publiques représentent 56,6% du PIB en France, contre exactement 10 points de moins en Allemagne (49,9%). La réduction du déficit structurel français rend nécessaire de franchir une « marche d’escalier » de 5% du PIB soit 100 milliards d’euros. Ce ne sera pas possible du simple fait de l’augmentation des recettes (la coupe des niches fiscale a des limites, la compétitivité externe interdit des hausses massives d’impôts sur les sociétés et la hausse de la TVA et de la CSG pèse fortement sur le pouvoir d’achat). Il faudra donc, comme l’Allemagne depuis 10 ans, conduire une politique résolue de réduction de la dépense et donc de retrait progressif de l’Etat de pans entiers de la protection sociale et du territoire (la France est un pays moins dense que l’Allemagne, ses services publics sont donc structurellement moins productifs). Quels postes de dépenses seront-ils réduits ? Dans quel calendrier ? L’Irlande, qui a connu dix ans de très forte croissance, montre qu’une telle politique d’austérité brutale est possible, mais est-elle concevable en France où l’euro n’a pas créé la même dynamique positive et où la population a déjà le sentiment de subir la crise depuis des années ?

 

Compétitivité : le cœur du modèle allemand repose sur la priorité accordée à la montée en gamme de l’industrie, la compression des salaires et la délocalisation de l’amont industriel. Pour la France, cela signifie d’abord un gel en valeur nominale du SMIC pendant une décennie (comme l’Allemagne de 1999 à 2008), et donc une baisse du pouvoir d’achat des salariés Français. Le « Président du pouvoir d’achat » en est-il conscient ? La compétitivité passe également par la délocalisation massive des emplois peu qualifiés de l’industrie vers la périphérie hors zone euro (Afrique du nord, Europe de l’Est), dans le cadre d’une stratégie globale de co-prospérité et de sacrifice des catégories peu qualifiées de salariés soumises à des règles dures en matière d’aide sociale et d’indemnisation du chômage (le taux de pauvreté en Allemagne a bondi suite à l’Agenda 2010). Enfin, une réforme de grande ampleur du droit du travail pour réduire fortement la protection de l’emploi seraient nécessaires.    

 

 4/ Une telle politique est-elle réaliste ? Nous pouvons en douter.

 

D’abord, l’avance acquise par l’Allemagne est réelle et il est peu probable qu’elle freine ses efforts de compétitivité pour nous laisser le temps de la rattraper. Le consensus interne est total en Allemagne sur les fondements de la politique mercantiliste. Une victoire du SPD en 2013 n’y changerait rien. En affaiblissant la France, l’Allemagne peut espérer au contraire prendre un ascendant irrémédiable dans les secteurs économiques dans lesquels les grands groupes françaises concurrencent encore les entreprises allemandes (pensons à Alstom).

 

Ensuite, nous pouvons douter la capacité de l’appareil politique français à conduire une politique aussi radicale, dans un laps de temps réduit, alors que l’exigence de réforme est une évidence depuis plus de 10 ans. L’histoire montre les limites des capacités d’adaptation des sociétés. La France n’est pas l’Allemagne : elle n’a pas la même histoire sociale, les mêmes spécialisations industrielles, la même vision du rôle de l’Etat et de la décentralisation.

 

Enfin, un alignement complet de la France sur le modèle allemand serait contre-productif à l’échelle de l’Europe. En réalité, l’Allemagne a profité grandement de la bonne tenue de la consommation française et de notre sous-compétitivité. L’obsession de la compétitivité est un jeu à somme nulle à l’échelle européenne, car l’Europe du sud ne pourrait plus absorber massivement les exportations « compétitives » et la capacité des Européens à conquérir des parts des marché à l’international resterait limitée par la montée en gamme des émergents.

 

*

 

L’alignement de la France et du reste de l’Europe sur le modèle allemand ne mènera donc nulle part.

 

Une approche européenne réaliste passe par la définition d’un projet économique réellement « communautaire » dont les contours n’ont jamais été aussi flous, simplement parce que la logique libre-échangiste de l’Europe de Bruxelles interdit l’idée même de l’affirmation d’un modèle européen disposant d’instruments de régulation équivalents à ceux mis en œuvre dans le reste du monde (protections commerciales, politique industrielle, politique de change répondant aux intérêts bien compris de chaque ensemble économique).

 

La victoire totale de l’Allemagne dans la gestion de la crise européenne rend plus que jamais irréaliste l’émergence d’un tel projet économique collectif à l’échelle de l’Europe que nos élites n’ont pas su faire émerger durant les premières années de l’euro.

 

Pourtant, les élites politiques françaises s’apprêtent à nouveau à promouvoir ce mythe lors des élections de 2012. 

 

A l’impossible nul n’est tenu. Si la pression que l’Allemagne s’apprête à exercer sur notre économie et notre société est décidément insupportable, est-ce raisonnable de persévérer dans une voie sans issue ? N’avons-nous vraiment aucun autre choix, alors que l’évolution du monde démontre tous les jours l’efficacité de politiques nationales stratégiques souples et adaptatives de pays plus petits que la France, sûrs de leurs atouts, conscients de leurs faiblesses et forts de leur cohésion intérieure (pensons à la Corée du Sud, membre de l’OCDE, ou aux pays scandinaves présentés par tout en modèles). L’idée d’une sortie par le haut de l’Allemagne de la zone euro et de la constitution d’un « euro du sud » autour de la France et de l’Italie est-elle si absurde ?

 

Le prochain Président de la République doit-il est élu pour sauver l’euro ou pour servir la France ?

 

Il est temps d’ouvrir un vrai débat.

 

 

 

 

 

 

 

 

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